Il sera intéressant d’analyser ce que Peaky Blinders laissera à la pop culture avec les années. Gardera-t-elle cette image de série cinématographique sur des hommes traumatisés par la guerre sombrant dans la violence ? Ou au contraire, se souviendrons-nous d’elle pour avoir été le porte-étendard non consenti d’une mouvance masculiniste, relançant par la même la mode du tweed ? Une chose nous apparaît cependant certaine, c’est que la série restera sûrement davantage en mémoire que son film conclusif.
Toute la série Peaky Blinders est dispo !
Malgré d’autres projets depuis, comme A Thousand Blows ou House of Guinness, Steven Knight n’a pas voulu prendre ce final à la légère et a pris le temps de préparer la sortie de Tommy Shelby. Peaky Blinders : l’immortel arrive quatre ans après la sixième et dernière saison, s’assurant, par effets d’annonce ou séries (trop ?) similaires, qu’on reste attentif et attentiste. Aubaine supplémentaire, Cillian Murphy a gagné un Oscar avec Oppenheimer, renforçant l’aura du futur long-métrage y compris pour qui n’aurait jamais jeté un œil au show d’origine.
Sept ans se sont écoulés depuis que Thomas Shelby (Murphy) s’est retiré de la vie publique, laissant son Empire entre les mains de son fils romani, « Duke » Shelby (Barry Keoghan). Sauf que nous sommes en novembre 1940, sous les bombardements, et les nazis ont un plan pour enfin faire tomber la Grande-Bretagne. Pour cela, ils souhaitent faire affaire avec les Peaky Blinders et un Duke nihiliste plus que tenté. Ada Thorne (Sophie Rundle), la sœur de Tommy, tente alors de faire sortir son frère de son ermitage pour empêcher Duke de franchir le point de non-retour.
Un film Peaky Blinders jusqu’au bout des ongles
Peaky Blinders : l’immortel n’a pas l’intention de changer le bois avec lequel la légende a été faite. Steven Knight est resté à l’écriture, Tom Harper, réalisateur des débuts en 2013, tient la caméra, George Steel revient en directeur de la photographie et, évidemment, les acteurs des personnages survivants reprennent le bonnet.
La série a toujours brillé par son aspect très cinématographique, il était donc presque évident qu’elle se devait un jour de franchir cette frontière et d’épouser le format. La reconstitution des quartiers de Birmingham en plein blitz est formidable et Harper nous livre des plans mélancoliques comme à la belle époque, entre boue et poussière. Cillian Murphy conserve son aura titanesque alors que Knight et Harper parviennent à utiliser son physique plus spectral et son mutisme pour exprimer un vécu qui ne se montre pas, une mort qui menace sans cesse de l’emporter avec elle.
Le show s’est toujours montré remarquable dans sa composition sonore et le long-métrage ne pouvait faire autrement. La bande-son pulp rock anachronique est formidable et offre instantanément un écrin presque plus précieux que son contenant aux scènes. Comment ne pas vibrer lorsque le Red Right Hand de Nick Cave, réarrangé pour l’occasion, résonne ? Le frisson est là !
Passée la première moitié du film, le scénariste se permet de caresser le fan dans le sens du poil avec des séquences où les ténèbres de Tommy Shelby reprennent le dessus, stylisant à l’extrême certaines situations. La violence sale est de retour, logiquement mise en place autour d’un ennemi naturel pour un survivant de la Première Guerre, le nazi. On savait que l’histoire de Thomas devait s’achever avec la Seconde Guerre, toute la série nous menait à cette conclusion. Aujourd’hui, la boucle est bouclée.
Une saison 7 qui ne se dit pas
Une conclusion, c’est peut-être le mot le plus important ici. Car bien que le film puisse s’apprécier sans connaissance préalable, il faudrait, à notre sens, faire un effort surhumain pour passer outre un héritage envahissant dont un néophyte n’aurait pas les codes. Tout simplement parce que le long-métrage est finalement davantage écrit comme une saison 7 compressée que comme un film à part entière.
The Immortal Man (de son titre original) veut en dire beaucoup, n’oublier personne, amener de nouveaux protagonistes, et cela étouffe complètement le récit. Knight ne sait clairement plus quoi faire des personnages secondaires qu’il avait laissés vivre jusqu’ici, notamment cette pauvre Ada transformée en simple levier scénaristique. Les autres apparaissent et disparaissent comme des cases à cocher.
Des « obligations » qui prennent quand même de la place et empêchent les créations originales de s’exprimer. Tim Roth incarne un antagoniste sans saveur, ridicule comparé à l’importance qu’on veut lui donner. Barry Keoghan doit composer avec l’histoire d’un personnage qui ne lui appartient pas, tentant d’exister avec un temps d’écran réduit. Rebecca Ferguson est assurément le pire gâchis du film (l’actrice va y être habituée) dans un rôle écrit uniquement pour remplacer des disparues, dont la regrettée Helen McCrory (Polly Gray). Knight n’a aucune idée de ce qu’il faut faire d’elle, il sait juste qu’il en a besoin pour pouvoir relier le présent de Tommy avec son passé, manquant d’anciennes figures pour le faire.
On a la sensation persistante que le scénariste a écrit Peaky Blinders : l’immortel de la même manière qu’il aurait écrit une intrigue sur plusieurs épisodes, sous-entendant désagréablement qu’il y aurait des choses à raconter, mais qu’il ne le fera pas. Certaines intrigues commencent, ne finissent pas vraiment, puis on passe à autre chose parce qu’il faut avancer. Le récit prend son temps, s’emballe enfin et s’arrête aussitôt, laissant un sentiment de manque, comme si on voulait nous appeler logiquement à lancer l’épisode suivant.
Ce qui nous offre un long-métrage sonnant particulièrement creux et étrangement vide malgré ce qu’il se passe à l’écran. Les enjeux politiques, le contexte, les morts, tout paraît superficiel, comme si à force de réfléchir à sa mort, le film oubliait qu’il fallait d’abord vivre. On en vient à se demander si nous aurions été si fascinés par L’Immortel s’il n’y avait pas eu Peaky Blinders devant ? Ou est-ce que nous devrions arrêter de fantasmer un final parfait tel que nous l’aurions souhaité ? Des questions que semble également se poser Steven Knight, habité par les mêmes fantômes que son antihéros. Il y a peut-être des histoires qui mériteraient de rester inachevées…

