Depuis ce vol inaugural mémorable de juillet 2021, où Jeff Bezos s’était envolé aux côtés de son frère et de la pionnière Wally Funk, la fusée New Shepard semblait être le jouet favori du milliardaire. Avec 98 passagers transportés au-delà de la ligne de Kármán (frontière à 100 km d’altitude où l’espace commence officiellement), Blue Origin s’était imposée comme le leader du tourisme spatial haut de gamme. William Shatner (l’éternel capitaine Kirk de Star Trek), Katy Perry, Michael Strahan, Lauren Sánchez, la base de lancement privée de l’entreprise, Launch Site One (Van Horn, à l’ouest du Texas), a vu défiler le tout-Hollywood.
Mais Bezos a décidé de suspendre temporairement cette activité de niche afin de montrer patte blanche à la NASA. Hors de question, pour son dirigeant, que sa firme ne soit qu’une agence de voyage pour ultra-riches, il faut maintenant délaisser les paillettes et se concentrer sur la pérennité du contrat Artemis V.
Blue Moon : l’impératif lunaire face à l’ombre d’Elon Musk
En octroyant à Blue Origin un contrat de 3,4 milliards de dollars pour développer son système d’alunissage humain (HLS), la NASA a financé un partenaire pour qu’il soit solide, et non qu’il développe un hobby pour milliardaires. Bezos doit donc prouver que sa firme a les épaules pour assurer la survie d’astronautes sur le pôle Sud lunaire et délaisser, pour un temps au moins, le confort des VIP en apesanteur.
Pour l’entreprise, ce virage lui permettra d’accorder davantage de temps et de l’argent au développement de ses atterrisseurs Blue Moon. Face à l’insolente avance de SpaceX, qui a déjà raflé les deux premières missions habitées, Blue Origin doit mettre un joli coup de cravache et combler son retard. Si Bezos échoue à livrer Blue Moon Mark 2, la version qui servira au programme Artemis, il perdra toute crédibilité et sa place dans l’histoire de la conquête spatiale, laissant les lauriers à Elon Musk.
Même pour une entreprise de cette envergure, le projet ne se fera pas en un claquement de doigt. Même si le New Shepard n’a jamais connu de défaillance majeure lors des vols habités, il ne jouait jusqu’ici que dans la catégorie des poids plumes. Entre un saut de puce suborbital de dix minutes à une insertion en orbite lunaire, suivie d’une descente motorisée sur un terrain accidenté et plongé dans l’ombre éternelle du pôle Sud, il y a un fossé.
Les critères de sécurité de la NASA sont draconiens et Blue Origin devra les intégrer dans l’ADN de Blue Moon Mark 2 pour qu’ils soient acceptés, gravant ainsi son nom dans le marbre de la nouvelle ère spatiale américaine. Donner la priorité absolue à son développement et laisser New Shepard au hangar est, aujourd’hui, le seul moyen pour le fondateur d’Amazon de faire de sa firme un pilier indispensable pour soutenir le programme Artemis. Sans compter que la NASA doit faire des pieds et des mains avec un nouveau concurrent tenace : la Chine, qui avance à pas de géant pour assurer son propre alunissage habité vers 2029-2030. Pas le temps de niaiser : la bannière étoilée devra flotter avant celle du drapeau rouge aux cinq étoiles, et Bezos a encore quatre ans pour démontrer qu’il est l’homme de la situation.

