Pour les plus jeunes qui nous lisent, il fut un temps pas si lointain où le nom de Sam Raimi faisait frétiller n’importe quel popotin amateur de cinéma. Il a été l’un des papes de l’horreur guignolesque avec sa trilogie Evil Dead dans les années 80, il a réalisé l’un des premiers films de super-héros avec Darkman, il a fait flinguer un tout jeune Leonardo DiCaprio dans le sous-côté Mort ou Vif et il a lancé l’ère moderne des super-héros avec Spider-Man 1 et 2 (quel 3 ?). Après, ça a été moins glorieux, certes. Avec Send Help, il revient avec une œuvre à son image, et ça fait du bien !
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Linda Liddle (Rachel McAdams), du service stratégie et planification d’une grosse entreprise, vit seule avec son oiseau de compagnie. Bien qu’extrêmement compétente, elle est sans cesse rabaissée par ses supérieurs masculins, surtout par le nouveau PDG, Bradley Preston (Dylan O’Brien), un « fils de » ayant pris l’habitude de regarder tout le monde de haut. Pire, on lui refuse le poste de vice-présidente promis par feu le père de Preston et on se moque ouvertement de sa passion pour l’émission « Survivor » (version originale américaine de Koh-Lanta). Lorsqu’un vol professionnel tourne au crash, Linda se retrouve seule sur une île déserte avec Preston.
Scénario sans filtre
À partir de là, personne ne sera surpris par le scénario qui verra le rapport de force entre le patron et son employée s’inverser. Loin du confort moderne et des lèche-bottes, sans compter une blessure à la jambe le rendant à la fois dépendant et captif, Bradley incarne une version de Patrick Bateman (American Psycho) obligé de se déconstruire pour survivre. De l’autre, une Linda enfin libérée des chaînes du capitalisme va pouvoir exploiter toute son intelligence et ses connaissances et s’éveiller.
Sur le papier, le script de Damian Shannon et Mark Swift (Freddy contre Jason, Baywatch) n’a rien d’extraordinaire et pourrait presque tourner à la romance façon Six jours, sept nuits qu’on trouverait ça logique. D’autant que même dans la façon qu’a le film d’inverser les rôles entre les puissants et les « moins que rien » n’est pas sans rappeler un certain film primé à Cannes. Pas de procès d’intention, le script de Send Help ayant été élaboré en amont du métrage de Ruben Östlund. Mais là où Sans filtre jouait la carte de l’ironie mordante, l’oeuvre du jour préfère jouer la carte du burlesque horrifique. La caution cinéphile vs le divertissement absurde. On vous l’a déjà dit, on est chez Sam Raimi.
À bien des égards, Send Help se rapproche davantage d’un Misery, où un James Caan blessé tombait entre les mains d’une douce et fragile Kathy Bates, avant que celle-ci ne se métamorphose. Le cinéaste reprend un peu ce schéma dans la relation entre Dylan O’Brien et Rachel McAdams, tout en le modernisant et en lui insufflant sa touche personnelle.
Woman vs Wild
Premier constat qui frappe aux yeux, l’association entre Raimi et McAdams va autant de soi qu’entre le réalisateur et sa muse Bruce Campbell. L’actrice n’en est pas à ses débuts et on ne compte plus les genres dans lesquels elle a brillé. Elle a été une icône romantique (N’oublie jamais), une délicieuse méchante (Lolita malgré moi), une reine de l’humour (Game Night) et une figure dramatique (True Detective, Spotlight). Et si les deux talents se sont rencontrés sur le tournage de Doctor Strange 2, Send Help permet de faire ressortir le meilleur du tandem.
L’interprétation de McAdams n’a rien à envier à une Michelle Pfeiffer passant de Selina à Catwoman devant la caméra de Burton. Tout un segment du film est consacré à peindre le misérabilisme du personnage, chaque scène accentuant le ridicule. Un monologue sur la fierté de ses chaussures (affreuses), un bout de thon au coin de la bouche, une vidéo de candidature à Survivor d’une gêne extrême, ou même le plaisir de Raimi d’accentuer le grain de beauté protubérant de l’actrice à la caméra (ce que ses pairs tentent plutôt de dissimuler), il y a une volonté d’écraser sa Linda / Rachel.
Dans un sens, Linda n’aurait rien à envier au Peter Parker de Tobey Maguire, que Raimi avait casté pour l’image qu’il pouvait fabriquer du parfait perdant. Ceci pour mieux la transformer en Spider-Woman (ou Wonder Woman plutôt, mais c’est pour la réf’ hein) dès le débarquement sur l’île. Ce qui devient un enfer pour Preston est une bénédiction pour Linda, une opportunité de révéler qui elle est vraiment, avec une absence absolue et volontaire de subtilité de la part du scénario, de l’interprétation et de la mise en scène.
Un appel à l’aide cruellement drôle
Dès la scène du crash, on sent que toute la retenue du film explose en vol. Raimi peut y aller de sa passion pour le cracra, que ce soit dans l’hémoglobine, dans les régurgitations exagérées ou dans sa passion pour le tripotage d’oeil. On retrouve le sale gosse d’Evil Dead II qui se fait plaisir en recouvrant ses acteurs de sang. McAdams, elle, retrouve sa dignité, ses charmes et peut nous construire un camping Club Med avec trois bambous. Et on se délecte de sa vengeance. Son duo avec Dylan O’Brien, casse-gueule a priori, fonctionne merveilleusement bien, avec ce qu’il faut de séduction et de sadisme. Vont-ils tomber amoureux ou se dévorer vivants ?
Rien n’est vraisemblable, mais c’est bien là l’objectif : tourner en ridicule le monde de l’entreprise, les rapports de soumission homme / femme, et les sangliers. C’est pop, c’est glauque, c’est hilarant, c’est ragoûtant… Tout à la fois, tout en même temps, sur un rythme endiablé.
Forcément, dans le lot, tout n’est pas réussi et parfois Send Help paraît se tromper de combat, surtout sur certains twists moralement trop libres d’interprétation. Cette farce cruelle marche sur la corde entre le ridiculement bon et le ridiculement mauvais, et on regrette que Raimi, grand amateur des effets pratiques en son temps, succombe si facilement au numérique pas joli joli.
Toutefois, il y a une telle folie qui habite ce film si bien incarné qu’on se laisse volontairement prendre dans ses filets. Ce n’est pas une grande œuvre à la portée mémorable, mais bordel, qu’est-ce que c’est fun ! On souhaite fort voir Send Help marcher au box-office, rien que dans l’espoir de voir ce que Sam Raimi et Rachel McAdams pourraient nous offrir sur une autre collaboration. Un duo qu’on suivrait Jusqu’en enfer.