Nous sommes au printemps 2023 ; un homme de 33 ans, en pleine force de l’âge, se présente au Northwestern Memorial Hospital, pensant qu’il souffre d’une simple grippe. Rapidement, il développe une pneumonie foudroyante, un sepsis (réponse immunitaire démesurée à une infection) et un syndrome de détresse respiratoire aiguë. Ses poumons, dévastés par une infection résistante à tous les antibiotiques, ne parvenaient plus à oxygéner son sang et propageaient les bactéries dans tout son corps.
La mise sous assistance respiratoire n’était même pas envisageable puisque ses poumons étaient la source de l’infection. Les médecins se sont retrouvés face à une seule solution : les retirer pour éviter que son état n’empire encore. Un geste d’une dangerosité extrême, car retirer les deux poumons provoque généralement un arrêt cardiaque immédiat dû à l’arrêt soudain de la circulation sanguine. Pourtant, l’homme a bel et bien survécu : une première mondiale exceptionnelle de l’histoire de la médecine contemporaine, qui a fait l’objet d’une publication le 30 janvier 2026 dans la revue Med.
Le TAL : une prouesse d’ingénierie pour remplacer le vivant
L’équipe, dirigée par le Dr Ankit Bharat, chirurgien thoracique en chef à la Northwestern University, a dû concevoir un dispositif circulatoire pour compenser l’ablation des poumons. Comme le cœur pompe le sang directement vers les poumons pour les oxygéner, leurs cellules servent normalement de filtre et de résistance. Si on les retire, le sang ne revient plus vers la partie gauche du cœur, provoquant son arrêt en quelques minutes seulement.
Afin que cela ne se produise pas, les médecins ont assemblé un Poumon Artificiel Total (TAL), un circuit sur mesure accordé directement aux gros vaisseaux du patient. En dérivant le sang de l’artère pulmonaire vers l’oreillette gauche via un oxygénateur externe, ils ont recréé une circulation complète, contre-balançant l’absence d’organes.
Dans ce dispositif se trouve un régulateur de débit haute précision, qui simule artificiellement la résistance physique des poumons naturels. Sans ce petit composant, le sang circulerait trop vite, empêchant les échanges gazeux et épuisant le cœur. Grâce à lui, le cœur du patient continue de battre normalement, comme s’il envoyait du sang dans des organes réels alors qu’il circule dans une boucle synthétique de membranes polymères.
Pendant 48 heures, l’homme a ainsi vécu dans un état de stase respiratoire, le temps que l’infection, privée de son foyer principal, soit enfin terrassée par l’organisme. Grâce à l’ablation, le système immunitaire et les traitements ont rapidement fait leur travail en éliminant les bactéries.
« Cette approche a été cruciale pour stabiliser le patient et le préparer à recevoir ses nouveaux poumons », précise le Dr Bharat. Une fois le sepsis maîtrisé et son organisme assaini, l’homme était enfin prêt pour être greffé.
L’équipe a également procédé à une analyse tissulaire de ses anciens poumons, qui n’étaient plus que des amas rigides, colonisés par l’infection et figés par une fibrose sévère. À ce stade, les alvéoles (micro-sacs indispensables aux échanges gazeux) étaient totalement obstruées ou détruites, laissant place à un tissu nécrosé et inerte. Toute guérison aurait été impossible sans cette intervention.
Aujourd’hui, le patient se porte comme un charme et mène une vie parfaitement normale. Le Dr Bharat espère que son cas servira d’exemple et que d’autres praticiens s’en inspireront pour modifier leurs protocoles de prise en charge. « Au quotidien, je vois mourir des patients jeunes presque chaque semaine, simplement parce que personne n’a envisagé la transplantation comme une solution possible », déplore-t-il. En effet, elle reste le traitement de dernier recours des pathologies chroniques et son usage en contexte aigu (post-infectieux) demeure exceptionnel en raison du risque infectieux (rareté des greffons, effets secondaires des immunosuppresseurs). Une fenêtre d’opportunité thérapeutique qui devra peut-être être réévaluée au vu du succès de cette opération extrême des chirurgiens de la Northwestern University ; une victoire à marquer d’une pierre blanche.